Le cinéaste aux allures de vieux mafioso New-yorkais nous démontre une nouvelle fois qu’il sait y faire en matière de films policier, avec Shutter Island, un thriller psychologique de premier ordre.
Teddy Daniels (Leonardo Di Caprio) est envoyé sur une île isolée au large de Boston qui abrite un asile psychiatrique pour enquêter sur une étrange disparition. Mais le jeune détective est forcé de se plier au règlement interne et se retrouve bien vite avec de nombreux bâtons dans les roues. On sent dès le départ que tout n’est pas très net sur cette île et notamment dans le bloc C, ancien fort interdit d’accès où sont enfermés les malades les plus dangereux… L’île se transforme en parfaite dystopie.
En adaptant un roman de Dennis Lehane, Scorsese n’avait pas le droit à l’erreur puisque la plume de l’écrivain avait déjà fait ses preuves à l’écran avec Mystic River, mis en images par Clint Eastwood en 2002. Ce nouveau best-seller offrait cependant une intrigue plus complexe, avec de nombreux rebondissements et une surprise finale qui convient parfaitement bien au médium cinématographique, idéal pour donner vie aux fantômes et autres mondes parallèles. Encore fallait-il une patte de maître pour le mettre en scène, et c’est chose faite en la personne de Scorsese qui semble bel et bien avoir retrouvé la main depuis les Inflitrés après un petit passage à vide (Gangs of New York, Aviator). En effet, le cinéaste apporte la profondeur psychologique qu’on lui connaissait depuis Taxi Driver et une dimension onirique plus étonnante de sa part, deux éléments trop souvent bâclés dans ce genre de grosses productions hollywoodiennes. Une musique grinçante vient habilement souligner l’action et déranger le spectateur trop bien assis dans son fauteuil. Quant à Di Caprio, il s’en sort plutôt bien, et apparait au fil du temps comme le nouvel acteur fétiche de Scorsese, après Robert de Niro.
L’île des morts de Arnold Böcklin semble avoir passablement inspiré Scorsese pour son film. Dans les deux œuvres, une île mystérieuse entourée de falaises sert de décor. Le tableau de l’artiste symboliste allemand aurait été commandé par une femme qui n’arrivait pas à faire le deuil de son mari, pour qu’elle puisse enfin le laisser rejoindre « l’île des morts ». Or, le personnage principal du film est justement hanté par le spectre de sa défunte femme dont il n’arrive pas à se défaire. De plus, celui-ci revient d’Europe où il a participé à la libération de camps de concentration, et il se trouve que, de l’autre côté, la toile aurait appartenu à Adolf Hitler. Intriguant.
La psychose qui entoure le personnage principal n’est certes pas très innovante (Fight Club, The Machinist, Donnie Darko), mais fonctionne toujours aussi bien à l’écran. On ne sait plus qui croire, y compris le film lui-même. La thématique de l’enfermement se révèle peut-être plus percutante, avec un double isolement (une île inaccessible et un hôpital qui a tout d’une prison) en un endroit qui n’obéit plus tout à fait aux règles si chères à la démocratie américaine, une sorte de Guantanamo fictif en somme. À noter également que l’action se déroule dans les années 50, époque des fameuses lobotomies, thème lui-aussi éculé mais fascinant (Vol au dessus d’un nid de coucou, Titticut Follies). On a enfin un personnage hanté par son expérience lors de la seconde Guerre Mondiale à coups de flash-back où l’on aperçoit des camps de concentration et des SS à l’agonie. On remarque au passage que les nazis sont définitivement à la mode au cinéma (La rafle, Valkyrie, The Reader, Inglorious Basterds, OSS 117).
On l’a dit, Shutter Island relève un tantinet du déjà-vu, mais n’en reste pas moins un grand film à l’atmosphère prenante dont la fin donnerait presque envie de revoir le film pour mieux en apprécier tout les détails sous un œil nouveau.
A défaut de pouvoir sortir de prison, Polanski sort un film : The Ghost Writer. L’occasion pour le cinéaste de faire parler de lui autrement que par son procès, avec un thriller sombre et palpitant qui vaut le détour.
C’est l’histoire d’un écrivain mort dans d’étranges conditions alors qu’il était chargé d’écrire la biographie d’un ministre britannique. Ou plutôt c’est l’histoire de son fantôme, dont l’ombre plane sur le nègre engagé pour le remplacer. C’est aussi l’histoire d’une île isolée où il pleut tout le temps. C’est une histoire d’une vieille photo, d’un numéro de téléphone, d’un complot politique, d’une promenade dans les dunes, de la lumière d’un phare qui tournoie dans le noir et d’un manuscrit qui détient la clé du mystère. Les ingrédients parfaits pour un thriller classique, genre que Polanski sublime par sa noirceur, une pointe d’ironie et une certaine poésie.
Au casting, Ewan McGregor est excellent en écrivain doué du flegme britannique, même si on le préfère dans des rôles plus « rock » (Trainspotting, Petit meurtre entre amis, Velvet Goldmine), tandis que le costume de politicien véreux grisonnant sied presque aussi bien à Pierce Brosnan que celui plus flatteur de James Bond.
Plongé au cœur d’un conflit politique malgré lui, le personnage principal, un « ghost writer » joué par McGregor, est appelé à prendre la place de son prédécesseur pour éclaircir le mystère qui entoure sa mort et le passé du ministre dont il doit écrire la biographie.
Le scénario s’en prend aux magouilles politiques, à la CIA et à la lutte anti-terrorisme. Normal me direz-vous pour un mec persécuté par la justice américaine depuis plus de trente ans. Oui mais voilà, plus que de dénoncer les abus des USA, Polanski rend aussi hommage à une certaine culture américaine, celle des films noirs hollywoodiens des années 30, d’où son film semble largement inspiré. On sent également que l’œuvre est adaptée d’un livre, avec une atmosphère sombre et chargée d’humidité qui fait très roman policier et qui se condense parfois à l’écran en quelques plans magistraux. C’est d’ailleurs surtout cette impression oppressante d’un personnage de plus en plus pris dans un piège dont il ne comprend pas tous les mécanismes qui frappe le spectateur, que Polanski embarque sur un bateau à travers la brume vers des terres sauvages à la quête d’un passé mystérieux. On se laisse engloutir par ce film à l’intrigue coriace, pour en ressortir plongé dans nos réflexions à la suite de la révélation finale.
Finalement, Polanski trouve en ce film un bien meilleur défenseur que le pathétique Yann Moix (joliment démonté chez Ruquier ici). L’auteur s’essaie à un genre éculé sans tomber dans le déjà vu, ni vraiment sombrer dans la théorie du complot. Par The Ghost Writer, Polanski confirme qu’il est avant tout un grand réalisateur.
A voir : The Ghost Writer de Roman Polanski, ainsi que l’intégrale de son œuvre actuellement diffusée à la cinémathèque suisse.
Vroum vroum ! Les motards noirs et rebelles sortent une nouvelle fois du garage pour nous emmener dans un road-trip aux relents de whisky et d’huile de moteur.
Cette huitième galette du groupe laissait poindre chez moi un brin d’appréhension étant donné le sale bruit de moteur enrayé et l’épaisse fumée qui se dégageait de l’album précédent, The Effects Of 333, dérive abstraite à moitié diabolique qui mériterait sérieusement d’être révisé. On avait frôlé l’accident, mais voilà à nouveau la machine en marche avec Beat The Devil’s Tattoo, qui contient un nouveau tigre dans son moteur en la personne de Leah Shapiro, une fille qui vient remplacer avantageusement le batteur originel, plus souvent en cure de désintox’ qu’en tournée. Une fois enfilé son blouson en cuir, la belle vous envoie des rythmes abasourdissant en pleine gueule, sans jamais trop en faire, et laisse même entendre sa douce voix quelques instants sur The Troll. Bonne surprise.
Après un démarrage sûr et maîtrisé avec le tube folk Beat The Devil’s Tattoo, la machine s’emballe avec un Conscience Killer pop et psychédélique enivrant. S’en suit un parcours quasi sans faute sur une route sombre et sinueuse (War Machine, Aya), avec quelques détours pour des ballades aux décors planants (Sweet Feeling, Evol, The Troll). Les BRMC déroulent à fond la caisse, ce qui les obligent à quelques coups de freins intempestifs, changements de rythmes inattendus qui laissent entrevoir la structure compliquée de certains morceaux.
Les textes parlent d’amour, de guerre et de sang ; thèmes raciniens auxquels s’ajoutent parfois une dimension mystique, mélange d’influences gospel et de paganisme personnel. La voix caverneuse de Peter Hayes s’emmêle admirablement bien avec les guitares supersoniques et crasseuses propulsées au rythme sauvage d’une batterie sans chichi. Les BRMC on définitivement vendus leur âme au Rock’n’roll. La pureté et la puissance qui se dégage de leur album conserve cependant quelque chose de profondément transcendantal. La rédemption arrive par les quelques notes de pianos sur certains morceaux (Long Way Down) qui parviendraient presque à apaiser la colère des dieux.
M6 diffuse pour la première fois en France l’intégralité de la mythique série de George Lucas. Décryptage du phénomène devenu un monument de la culture geek.
Tout commence en 1977, avec la sortie du premier film de la trilogie originale, l’épisode IV : un nouvel espoir. Ambitieux, George Lucas avait imaginé une série de six films se déroulant dans le même univers, un peu à la manière de Tolkien et sa Terre du Milieu. Mais le célèbre cinéaste choisit de réaliser en premier lieu le 4ème opus dans la chronologie du récit, qui met directement en scène les deux personnages principaux, Luke Skywalker et Darth Vador, symboles du combat entre le bien et le mal auquel la série peut se résumer. Car au fond, il s’agit d’une banale histoire de cape et d’épée transposée dans un univers futuriste très SF, genre déjà démodé à l’époque (dix ans avant, on avait déjà eu le premier homme sur la lune et 2001 l’odyssée de l’espace). Mais contre toute attente, le film remporte un immense succès qui ne se démentira pas par la suite, avec l’Empire contre attaque en 1980 etLe retour du Jedien 1983.
Il faudra ensuite attendre la fin du siècle et les débuts de l’ère du numérique pour enfin découvrir le commencement de l’aventure avec les épisodes I, II et III en 1999, 2002 et 2005, avec un public toujours au rendez-vous.
Pour ma part, j’ai jamais vraiment accroché sur la série. Bon d’accord, il y a tout les ingrédients pour une épopée fantastique, avec un héro en formation, un vieux sage vert, une princesse, deux robots dans le rôle des fidèles compagnons, des sabres-lasers, des vaisseaux spatiaux et des planètes inconnues. Je reconnais aussi qu’il y a quelques scènes cultes et surtout une musique incroyable, avec des thèmes associés à chacun des personnages principaux qui reviennent comme des leitmotivs. Oui mais voilà, j’ai l’impression que le scénar un peu faiblard sert de prétexte pour des décors soi-disant fantastiques sur des planètes qui ressemblent étrangement aux déserts et aux banquises qu’on a déjà sur Terre, des créatures en caoutchouc ou en peluche plus moches les unes que les autres et des scènes de combats à rallonge sans grand intérêt.
J’ai quand-même regardé avec plus ou moins d’attention les six films pour tenter de décrypter le phénomène, en allant faire la vaisselle pendant les pubs, et là, j’ai trouvé les épisodes I, II et III plutôt mauvais, avec des images de synthèse qui font déjà vieillottes, des blagues plutôt nulles et peu d’action en fin de compte. Mais j’ai quand même kiffé la course de Pod-racers et Natalie Portman.
Les épisodes IV, V et VI m’ont paru beaucoup plus convaincants. J’ai adoré le jeune et naïf Luke Skywalker, qui a un peu la même gueule que Mick Jagger, Darth Vador avec son look SM et sa voix Daft Punk, et l’allure du film en général, avec ses effets spéciaux old school, ses vaisseaux au design carré, et l’histoire avec ses longueurs et ses scènes décalées. Bref, un côté brut et authentique qui donne un charme très rétro à la trilogie trente ans après sa sortie, d’où mon scepticisme face à la récente version remasterisée, qui suit à mon avis uniquement une logique commerciale, logique qui semble d’ailleurs au cœur du phénomène star wars, comme mes recherches sur le sujet semble le démontrer.
Une lecture historique des Star Wars serait à faire. Le design des vaisseaux diffèrent particulièrement entre les deux trilogies, reflet des trente années de changements esthétiques et technologiques qui les séparent. De la même manière, on passe des tout premiers ordinateurs carrés avec plein de boutons aux lignes fines et épurées des produits Apple.
Benoît Sabatier, journaliste à Technikartet spécialiste de la « culture jeune » s’est penché sur les conditions de production de la série pour mieux comprendre la genèse de la série culte. Petit plongeon dans les Seventies :
Michael Jackson cartonne alors dans les charts, et George Lucas a déjà réalisé un autre film à succès auprès des adolescents boutonneux : American Graffiti, un teenage movie d’inspiration sixties avec des grosses voitures et du Rock’n’roll. Vu que ça a bien marché, le réalisateur décide de pousser les choses encore plus loin en imaginant un film pour les plus jeunes, qui commencent eux aussi à avoir leur argent de poche.
Lucas : « American Graffiti s’adressait aux quinze-seize ans. Je me suis dit qu’on pourrait peut-être aussi faire un film distrayant pour les plus jeunes, ceux de dix-onze ans. A leur âge, nous avions les westerns, les films de pirates, d’aventure, etc. Eux, il ne leur restait plus que Disney, qui devenait peu à peu d’avantage marketing que cinéma. ».
Ce que Lucas ne dit pas ouvertement, c’est qu’il veut faire un Disney à sa manière. En gros, l’idée est de tourner un film pour 10 millions de dollars, mais grâce à un marketing savamment orchestré se faire une bonne marge sur des produits dérivés, qui occupaient jusqu’ici une place marginale dans l’industrie cinématographique. Le génie dévastateur de Lucas est d’en faire une pièce maîtresse de la culture moderne. Il parvient à convaincre la Fox de produire le premier épisode en acceptant un salaire minable mais des droits énormes sur les produits dérivés et les suites éventuelles. La Fox se frotte les mains : ces conneries-là, ça n’a jamais vraiment marché. Bingo ! C’est le Jackpot pour George.
Il faut reconnaître que Lucas a pris un risque énorme. Personne ne croît en son projet infantile, et le côté intergalactique est déjà largement passé de mode. Il s’en sort grâce à une campagne de pub très réussie. Deux millions de dollars, rien que ça, sont investis dans la promo. Et ça marche. Le public amassé à l’entrée des salles est littéralement hystérique. Six mois après sa sortie, le premier film a engendré 200 millions de bénéfices. Les jouets, livres, et autres t-shirts à l’effigie de maître Yoda et compagnie cartonnent.
Après Star Wars, on fera des films rien qu’en fonction du potentiel des figurines dérivées. On assiste à une période de régression. Le septième Art devient destiné avant tout aux ados. Hyper marketé, le cinéma devient teenager, pop dans le sens popcorn. C’est la même merde standardisée que les fast-foods, en plein essor à la même époque. Quick, c’est le goût, mais pas le bon.
John Milius, le scénariste d’Apocalypse Now, que devait tourner Lucas à l’origine, avoue « Lui et Spielberg apportèrent la preuve qu’il y avait énormément d’argent à se faire en transformant les cinémas en parc d’attractions ». Jurassic Park n’est pas loin. C’est Spielberg qui prend le relais, avec E.T. en 1982 (les extraterrestres marchent décidément bien auprès des jeunes) et Indiana Jones et le temple mauditde 1984, produit par devinez qui ? Lucas.
Et la technique d’oncle George s’applique encore aujourd’hui, avec un succès garanti à la clé, j’en donne pour preuve Avatar, sa promo en association avec Coca-Cola, ses jeux vidéo dérivés et ses 700 millions de dollars de bénéfice. Même la Poste française a tenté de surfer sur le succès du blockbuster en lançant un timbre à l’effigie du film en édition limitée. James Cameron n’a fait que remplacer les effets lasers par des lunettes 3D. Lucas et Cameron n’ont pourtant rien inventé avec leurs extraterrestres ou les films en trois dimensions, les premières projections grand public avec les mythiques lunettes vertes et rouges remontant aux années 50. Mais visiblement, les vieilles recettes pour un max de recettes de papy Georgie marchent toujours : miser sur la promo et l’attractif pour créer un buzz. C’est un peu comme un gâteau au chocolat, avec plein de beurre et de sucre. Les jeunes adorent. Et les moins jeunes.
Ainsi Star Wars annonce le début de l’ère du jeunisme, préfigure les pogs et Britney Spears. La culture jeune, contre l’establishment en ses débuts dans les années 50 avec un Elvis censuré pour son déhanché, est progressivement récupérée par le Mainstream pour finalement devenir une partie intégrante de la « grande » culture à laquelle elle était précisément opposée à la base. Lucas change le film en un produit de consommation pour jeune marketé et revendiqué en tant que tel. Les ados trouvent ça cool. Ils n’ont plus à chercher quelque chose à leur image d’un peu subversif comme le rock’n’roll ou les films de Scorsese. On les inonde de Luke Skywlaker, Princesse Leia et Han Solo du matin au soir, du paquet de céréale au pyjama à l’effigie des héros de la trilogie. Une sous-culture se forme, que les jeunes s’approprient au-delà des espérances des pourris d’Hollywood. La phrase œdipienne « Luke, je suis ton père » devient le symbole d’une génération et La guerre des étoiles devient un des mythes fondateurs de la culture geek, au même titre que Donjons et Dragons.
Bien que le titre me fasse tiquer, je suis allé voir le nouveau biopic sur Gainsbourg. C’est vrai quoi, Gainsbourg, une vie héroïque ? Pas convaincu. Rappelons quand même qu’on parle d’un peintre raté à la vie sentimentale et familiale plutôt chaotique, qui ne sait pas conduire mais qui fume comme un pompier et boit comme un curé pour oublier qu’il est compositeur de chansonnettes un tantinet vulgaire, une musique populaire qu’il considère comme un art mineur, rien de plus. Quand aux coups d’éclats comme l’épisode Whitney Houston ou le billet cramé, c’est rien d’autre que de la frime, du flambe pour cacher sa timidité maladive.
Mais il est vrai que plus qu’un héros, Lucien Ginsburg de son vrai nom s’est créé un mythe qui fait fantasmer encore aujourd’hui. Celui du type fascinant qui se tape Brigitte Bardot et compose les deux tubes que sont Bonnie & Clyde et Je t’aime moi non plus dans la même nuit, excusez du peu. Un personnage habité et dalinien, avec ce frère mort-né qu’il est venu remplacer. C’est justement ce que le film de Joann Sfar met en avant, en créant à un Michel Elmosnino très ressemblant un double en papier-mâché qui suit partout notre héros version Bukowski, le poussant comme un mauvais diable vers le succès et la célébrité. Un Gainsbarre-toi dont Serge n’arrive pas à se débarrasser, qui le suit comme une ombre et qui prend la forme d’une caricature de l’image que l’artiste s’est construite, avec un nez qui n’a rien à envier à Pinocchio, et la grosse tête parfois.
On se retrouve ainsi plongé dans l’univers fantastique très bande-dessinée du réalisateur, également auteur de comic strip, avec un Gainsbourg rêvé et des effets à la Michel Gondry, dans la veine du poétique I’m not theresur Bob Dylan, qui contraste avec les biographies classiques sur Johnny Cash, Edith Piaf et autres Ray Charles auxquelles ont étaient habitués. Et si on a du mal à entrer dans l’atmosphère du Paris occupé vu par les yeux d’un gamin juif un peu trop imaginatif, on se laisse vite charmer par l’ambiance paillette des clubs travestis de ses débuts difficiles dans les piano-bars. Puis la rencontre avec Boris Vian (interprété par Philippe Katerine), Juliette Greco et les autres. A ce titre, l’entrée en scène de France Gall, en stupide poupée de cire très fille à papa qui va chanter les sucettes sans comprendre est un petit bijou d’ironie. On retiendra aussi la performance de Laetitia Casta en Brigitte Bardot, avec le même air cruche, mais beaucoup moins celle de la regrettée Lucie Gordon en Jane Birkin, dont l’accent britannique ne m’a pas convaincu.
Et quel plaisir de mettre cet univers merveilleux en musique avec des chansons qui semblent chantées directement par les acteurs, un peu à la manière d’une comédie musicale, qui n’est pas sans rappeler across the universe, romance où les interprètes passent leur temps à chanter les Beatles.
Un film à voir pour découvrir en image les plus belles frasques de ce personnage de génie tout en excès, pour autant qu’on ne soit pas un puriste inconditionnel de l’artiste. Car comme le dit l’auteur : "J'aime trop Gainsbourg pour retracer vraiment sa vie, je préfère raconter ses mensonges". Ou un truc du genre.
Comme je suis un mec sérieux, je suis allé voir le dernier-né des frères Coen plutôt qu'une comédie bidon avec George Clooney.
Pour résumer, c'est l'histoire d'un honnête type qui ne demande qu'a avoir une petite vie bien rangée, oui mais voilà il tombe dans une merde pas possible. C'est quand on croit que ça commence à aller mieux que ça part en cacahuète. Rideau.
Pour le décor, prenez une banlieue américaine des années 60, avec un cottage préfabriqué, copie conforme de toutes les baraques du quartier, le gazon parfaitement tondu, et d’un coté le voisin antisémite qui empiète sur votre parcelle, de l’autre une voisine solitaire qui bronze toute nue en fumant des pétards. Et vous au milieu de tout ça, boulot pépère à l’université, petite vie bien rangée, on fait aller. Vous n’avez rien demandé à personne, oui mais voila, les emmerdes commencent. D’abord votre femme vous quitte pour un obèse un peu simplet et vous envoie vivre à l’hôtel, puis tout y passe, des problèmes d’argent à la crise existentielle qui vous pousse à aller voir trois rabbins qui ne vous seront d’aucune aide. Parce oui, comme si ça ne suffisait pas, vous êtes juif ! Dès lors, c’est normal de se sentir persécuté me direz vous. Poussé à bout, vous finissez par ne pas pouvoir faire autrement que d’accepter un pot de vin. C’est alors que vous obtenez une promotion, votre fils fait sa Bar-mitsvah et les choses semblent repartir comme sur des roulettes. Mais en fait, ce n’est que le calme avant la tempête…
Ca c’est pour le contenu. Au niveau de l’emballage, je retiens surtout une BO qui déchire, avec cette chanson dans l’esprit Woodstock qui revient comme un leitmotiv : Somebody to love des Jefferson Airplane, et aussi pas mal de plans incroyables, souvent truffés de détails truculents qui offrent une belle caricature de l’ambiance sixties version youpin. Les personnages sont cultes avant d’avoir ouvert la bouche, notamment cet énorme frère squatteur qui ronfle sur le canapé et se sert dans le frigo au milieu de la nuit, alors qu’il passe sa journée enfermé dans la salle de bain à drainer son kyste, quand il ne remplit pas des cahiers de gribouillis et de formules censés lui apporter la fortune. Franchement dégeu et plutôt marrant.
Bref, c'est franchement pas mal mais ça manque de cow-boy comme dirait mon grand-père, les seuls moments un tantinet jouissif du film étant quand le personnage principal se fait taper la tête contre le mur, celui où son voisin s’en prend à lui à coup de carabine ainsi que la traditionnelle scène de baise, décidément inévitable dans les productions hollywoodiennes, même quand il s'agit d'un pseudo-film d'auteur. Et encore, ces quelques instants attractifs ne sont que brièvement rêvés par cet « homme sérieux », plus que jamais enfermé dans la monotonie. Car c'est bien de ça qu'il s'agit, une histoire sans issue. En fait, les frangins réalisateurs nous offrent une belle démonstration de l’absurdité de la vie. Joel et Ethan jouent avec leur public en le menant en bateau comme Dieu tourmente ce pauvre Larry qui n’a rien fait de mal pour mériter tout ça.
Le Louvre accueille jusqu'au 4 janvier 2010 une exposition intitulée « Titien, Tintoret, Véronèse : Rivalités à Venise ». L'occasion de se pencher sur la peinture vénitienne du XVIe siècle, riche en couleurs et en femmes dénudées.
Pendant qu'à Rome, Michel-Ange s'amuse à peindre 567m2 de scènes religieuses sur le plafond d'une chapelle pour le pape, en Vénétie les artistes s'en mettent plein les poches en brossant des femmes dénudées pour des riches banquiers lubriques. Et alors que le premier, tout en muscle, affirme que la sculpture est l'art suprême, le Titien ose attaquer ses tableaux directement sur la toile, en travaillant les masses de couleur, sans passer par des esquisses préparatoires. C'est la traditionnelle opposition entre le disegno toscan et le colorito vénitien, entre le dictat du dessin et le primat de la couleur. En effet, plutôt que de peindre des grandes fresques un peu pâlichonnes, du coté Adriatique on penche plutôt pour l'huile sur toile à la manière flamande, qui rend mieux les effets de textures et donne une impression de vie au tableau. A tel point que ça deviendra une spécialité régionale, type AOC.
Titien, La Vénus d’urbino, 1538, huile sur toile, 119 x 165 cm, Galleria degli Uffizi, Florence
Pour plonger dans la Sérénissime version XVIe siècle, prenons la célèbre Vénus d'Urbino de Titien. On y voit une jeune femme entièrement nue, tranquillement allongée sur son lit. Les esprits pervers auront vite fait de s'apercevoir que la belle semble même en train de se toucher. C'est à peine si on remarque les deux servantes fouillant dans un coffre au fond et le clébard qui roupille.
Qui est cette belle demoiselle? Quelle pouvait bien être la fonction de ce tableau? Bonne question.
Le nom qu'on a donné à la toile après coup laisse entendre qu'il s'agit d'une Vénus, donc d'une peinture mythologique. Ça paraît logique, puisqu'à l'époque, c'est le seul genre où la nudité n'est pas taboue. Oui mais voilà, notre Vénus n'est pas affublée de son traditionnel compagnon, Cupidon, ce fin tireur. Et si le lit vous paraît plutôt classe, à bien y regarder, ce n'est que deux matelas empilés par terre, pas le top pour une déesse, vous imaginez bien, un peu comme la princesse au petit pois. Alors qu'en est-il vraiment?
- Une pin-up, nous rétorque Daniel Arasse, vous savez, comme la page centrale de play-boy punaisée dans les cabines des camionneurs. Sans blague? Pas si saugrenu que ça, si on se fie à Manet, qui prend l'œuvre de Titien comme modèle dans son Olympia, la courtisane qui fait scandale en 1863 auprès de la bourgeoisie bien pensante parce qu'elle ose regarder le spectateur, comme pour lui dire oui c'est toi que je veux mon lapin, parée en plus d'un nœud autour du cou, très « paquet-cadeau ».
Edouard Manet (1832-1883), Olympia, 1863, 130x190 cm, Musée d’Orsay, Paris
La référence controversée du chef de file impressionniste au chef d'œuvre du Titien nous laisse entrevoir une autre hypothèse : le commanditaire de l'original, ce coquin de Guidobaldo Della Rovere, Duc d'Urbino, aurait-il réclamé un portrait de sa favorite, déguisée en Vénus pour faire passer la pilule? Ce serait mettre de coté certains détails du tableau. Un peu d'iconographie s'impose.
Le bouquet de roses que notre tentatrice tient dans la main, la myrte sur le rebord de la fenêtre et le petit chien sont, plus que des signes de coquetterie, des symboles de mariage et de fidélité. On sort donc du sulfureux contexte extraconjugal pour retomber dans quelque chose de plus matrimonial. A ce titre, c'est peut-être au fond du coffre à l'arrière plan que se trouve la clé du mystère : ce genre de mobilier était justement offert lors des noces aux nouveaux époux, et le dos du couvercle était couramment orné d'images érotiques.
Là, un bref historique des pratiques sexuelles de la Renaissance peut nous mettre sur la piste. A l'époque, on est loin de l'ère de la pilule contraceptive et du porno sur internet. On fornique pour procréer et basta, sinon croix de bois croix de fer tu pourris en enfer (dès lors, pas étonnant que les mecs commandent des tableaux de femmes à poil). Et Rona Goffen nous explique que selon les croyances de nos ancêtres, la femme ne pouvait être fertilisée qu'au moment de la jouissance. Certains médecins préconisaient donc tout naturellement une petite séance d'onanisme avant de passer aux choses sérieuses, ainsi l'imagerie érotique dans la chambre des époux était bienvenue, voire même recommandée, puisque elle pouvait aider madame à donner de beaux héritiers à Monsieur (qui pouvait au passage se rincer l'œil). On imagine donc le tableau donc un contexte d'intimité, accroché au dessus du lit du Duc et de la Duchesse. Mais ça reste à prouver.
En tout cas, les historiens de l'art n'ont pas fini de fouiller dans ce tableau, un peu comme ce personnage agenouillé au fond qui fouille dans le coffre. Et les deux, la tête dans le noir, n'y voient rien depuis bientôt 500 ans.
Au fond, toucher et voir, c'est un peu comme boire ou conduire, il faut choisir, et c'est peut-être là, si ce n'est la clé, le paradoxe de ce tableau, en quelque sorte manifeste de l'œuvre de Titien. Je m'explique : la servante cherche avec ses mains dans le coffre de mariage mais n''y voit que dalle, tandis que le spectateur se délecte de cette nénette idéale mais ne peux pas la toucher, alors que la touche du maitre rend parfaitement l'effet de chair de la belle, au point qu'il en devient presque tactile. Frustrant, d'autant plus que la belle, elle se touche. Vous me suivez? C'est de la masturbation intellectuelle.
Dans un genre un peu plus trash, on a carrément la scène de viol, assez novateur pour l'époque. C'est l'histoire de Tarquin qui tombe fou amoureux de Lucrèce, la femme de son pote, la plus vertueuse du royaume, et donc la plus belle, car à l'époque on pense que l'apparence physique est le reflet de l'âme. Tarquin le vilain pénètre un soir dans la chambre de la sainte-n'y-touche et menace de la tuer si elle ne s'offre pas à lui. Mais Lucrèce déclare préférer mourir que d'être ainsi déshonorée. Alors Tarquin, malin, dit qu'il va tuer un esclave à coté de son cadavre si elle ne se laisse pas faire, pour dire à son mari qu'ils les a surpris en train de fricoter et a été obligé de les tuer, question d'honneur toujours. Tordu, mais ça marche, Lucrèce ne supporte pas l'idée de voir ainsi sa mémoire entachée et finit par céder. Après le drame, Lucrèce, souillée à jamais, convoque son père et son frère et leur avoue tout avant de s'enfoncer une dague dans le cœur, ne pouvant supporter de vivre ainsi déshonorée.
On fait donc de Lucrèce un emblème de vertu et de fidélité, et c'est plutôt ça qu'on faisait ressortir de l'histoire dans les tableaux, comme le fait Véronèse ici.
Et revoilà notre intrépide Titien qui décide de représenter non plus le moment du suicide mais l'instant du viol. On passe du mélodrame au film d'action. Et on n’est pas déçus :
Titien, Tarquin et Lucrèce, c. 1568-1571, huile sur toile, 180x141 cm, Fitzwilliam Museum, Cambridge
Lucrèce, surprise dans son lit, presque nue, tente de repousser l'agresseur, tandis que Tarquin, les yeux révulsés, s'agrippe violemment à son bras et la menace de son couteau. Tous les muscles de son corps sont tendus et la rigidité du personnage contraste avec la beauté voluptueuse de Lucrèce, tout en rondeur. Le genou avancé entre les jambes de la victime préfigure le viol et renforce l'impression de violence qui se dégage de la scène.
Ce tableau faisait partie des poesia commandées par Philippe II d'Espagne. Il s'agit d'une série de six toiles du maître à sujet mythologique qui présentent principalement des femmes dénudées pour le bon plaisir du futur roi. L'artiste parle de cette toile dans sa correspondance avec Philippe en ces termes : « une autre invention picturale à laquelle je consacre probablement plus de peine et d'ingéniosité qu'à tout ce que j'ai fait depuis bien des années». C'est là où je dis que le mec ne manque pas de culot, et vous allez voir pourquoi.
Heinrich Aldegrever, Tarquin et Lucrèce, 1539, gravure, 11.9x7.6 cm
Si représenter l'instant qui précède le viol de Lucrèce est sans précédent en peinture, ce n'est pas le cas en gravure, genre considéré comme mineur, plus « grand public » de par sa capacité de reproductibilité, où l'on ne se gêne pas pour représenter l'acte ignoble de Tarquin, bon prétexte pour faire une femme nue, c'était déjà vendeur au XVIe. Le sujet est même en vogue au moment des faits, et Titien a largement pompé dans certaines estampes. Je prendrais pour exemple une gravure d'Heinrich Aldegrever de 1539, avec le lit, Lucrèce carrément nue, le couteau et les deux protagonistes dans une position très similaire, avec le même genou avancé. Alors de là a parler de l'« invention picturale » de sa carrière, un peu gonflé, non?
En fait, Titien traduit la gravure en peinture de manière plus subtile. Alors qu'Aldegrever nous expose bien le minou de Lucrèce, au centre de la composition, le maître le cache délicatement derrière un drap, tandis que le bras gauche de Lucrèce vient comme par hasard masquer ses seins. Mais finalement, en cachant plus qu'en montrant, le désir n'en ressort que renforcé. La force de suggestion, mec. En fait, il adapte la scène un peu vulgaire de manière plus fine pour un roi très catho. Et ça marche.
En dehors de ça, le sujet mériterait sans doute une lecture psychanalytique. Là encore, il y a une sorte de paradoxe : On admire d'abord de la touche de l'artiste, qui rend parfaitement la texture de la tendre chaire de Lucrèce : on bave, comme Tarquin. Et puis on se rend compte qu'il s'agit d'un viol, alors forcément on condamne, c'est abject. Et on se délecte quand même... Pour aller plus loin, on pourrait penser à la redécouverte de l'Antiquité, spécialité de la Renaissance, et y voir un acte cathartique à la manière d'Aristote. Et puis, il y a ce troisième personnage à gauche de l'image, un gamin dans l'ombre, inconnu au bataillon. Un complice de Tarquin? Un témoin de la scène? Le serviteur que Tarquin menace de tuer avec Lucrèce? Mystère et boule de gomme. Personnellement, j'y vois une sorte de délégué du spectateur dans le tableau, qui tire sur le rideau pour nous dévoiler cette affreuse scène dont personne n'a été témoin.
En tout cas, le sujet connaitra un certain succès puisque Titien en fera trois versions (la 2, avec une variante dans la position du bras de Tarquin, et la 3, en plan rapproché) et qu'un de ses rivaux, le plus jeune Tintoret, peindra lui aussi la scène.
Jacopo Tintoretto, Tarquin et Lucrèce, c. 1578-1580, huile sur toile, 175x151.5cm, Art Institute, Chicago
Le Tintoret représente avec Véronèse la nouvelle génération de peintres vénitiens version XVIe siècle, qui tente d'être calife à la place du calife en dépassant le grand maitre un peu vieillissant. Mais pas facile de se débarrasser du vieux chnoque, qui vivra jusqu'à ses 86 ans, et de son influence sur la peinture dans la région. Si bien que même en étant son concurrent, on s'y réfère, on ne se gêne pas pour reprendre ses bonnes idées, aussi pour prouver qu'on peut faire mieux.
Ici, Tintoret va plus loin en renforçant encore l'effet de violence, avec une statuette renversée, des draps défaits et une Lucrèce en déséquilibre, tirée en arrière. L’artiste insiste sur l'effet d'instantanéité, avec un oreiller qui vole en l'air et les perles du collier soudainement brisé qui tombent comme des larmes d'impuissance. Ça donne un coté pris sur le vif; on est au moment où tout bascule. Le jeunot bouscule les choses et pousse plus loin l'aspect dramatique de la scène pour mieux frapper les esprits.
On est en même temps proche et très éloigné du troisième grand rival, Véronèse, à qui il arrive aussi d'insister sur l'aspect dramatique de ses sujets, mais qui se la joue plus magistral. On passe du film d’action au théâtre et ses grands décors. C’est surjoué.
Paolo Véronèse, Persée et Andromède, 1584, huile sur toile, 260x211cm, Musée des Beaux-Arts, Rennes
Je prendrais pour exemple son Persée et Andromède, lui aussi exposé au Louvre et à classer dans la rubrique jeune femme dénudée.
Pour la petite histoire, c'est la mère d'Andromède qui aurait dû tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de l'ouvrir pour dire qu'elle et sa fille étaient carrément plus belles que les néréides, ces nymphes de la mer. Parce que forcément, ça provoque la colère de Poséidon, et la pauvre fille, victime de l'audace de sa mère, se retrouve enchainée à un rocher, en proie à un monstre marin. Heureusement, le brave Persée, qui vient de couper la tête à la Méduse, passe par là en volant jusqu’à chez lui et se dit qu'un exploit de plus ne ferait pas de mal à son image de superhéro mythologique, surtout s'il y a possibilité de s'envoyer en l'air à la clé. Mais pas fou le mec, Persée va d'abord négocier avec les parents affolés, et obtient la main de la fille et tout le royaume en échange de son intervention. Satisfait du contrat, Il s'attaque à la bête et emporte avec lui la belle. L'histoire connaît donc une fin plus heureuse que celle de Lucrèce, mais on y retrouve la même thématique de la femme en péril, motif qui continue de connaitre du succès aujourd'hui, dans la famille je voudrais Loïs Lane.
Et justement, Véronèse prend comme modèle la Lucrèce de Tintoret pour son Andromède. Regardez : même position des bras, le gauche levé et la main droite ouverte en signe d'impuissance, un seul pied d'appui et l'autre jambe repliée, et la tête tournée de profil chez les deux figures, de manière inversée mais très similaire. On voit qu'entre peintres, on ne se gêne pas pour piquer les uns chez les autres, c'est la « rivalité à Venise » dont nous parle le Louvre.
Mais Véronèse nous impose aussi sa vision héroïque et grandiloquente avec ces couleurs chatoyantes et un Persée tout en puissance, prêt à porter un coup fatal au monstre, loin de Titien et son sauveur un brin maladroit. Et il en profite pour habiller un peu plus la fille, qui reste très élégante dans sa pose malgré la situation d’urgence.
Au final, l'expo nous propose un beau panel de chefs d'œuvre exceptionnellement réunis, ce qui permet le genre de comparaison que je viens de faire, toujours plus intéressant que de voir les tableaux isolés. Et n’allez pas croire qu’il n’y a que des jolies filles dévêtues ! Si vous préférez les animaux, allez voir le tableau de Bassano, première toile à avoir des chiens pour sujet principal, une petite révolution mine de rien. Des chiens, on en trouve aussi plein dissimulés dans les Cènes et autres Repas à Emmaus, parce que oui bon d'accord, Titien et sa clique ne font pas que des gonzesses dans le plus simple appareil, mais aussi des scènes religieuses et des portraits, moins marrants mais tout aussi géniaux.
Bref, une belle occasion de se pencher sur ces vénitiens, trop méconnus du grand public, tout les yeux étant tournés vers les grands maîtres de Rome et Florence. L'inventeur des tortues ninja n'aura d'ailleurs retenu que Leonardo (le bleu aux katanas), Donatello (le violet au bâton, mon préféré), Michelangelo (orange aux nunchakus) et Raphaelo (le rouge aux couteaux bizarres). Et pourquoi pas Tiziano, Tintoretto, Veronese et Bassano? La prochaine fois que je vais au resto italien, je commande une pizza veneziana ! (tomate, fromage, oignons, champignons).
A lire : Le catalogue d’exposition et On y voit rien de Daniel Arasse, pour une histoire de l’art avec une tentative d’humour.