mercredi 7 mars 2012

Tom Dale - Formal Pleasure


Le centre d’art de Neuchatel (CAN) accueille l’artiste britannique Tom Dale du 11 février au 1er avril 2012. Au menu : des œuvres ludiques et parfois réalisées spécialement pour l’exposition, allant de la vidéo à l’installation en passant par le montage photo.



Surtout connu pour ses grands tremplins tordus, laissant présager des sacrées gamelles plutôt que des belles cascades, Tom Dale porte un regard sarcastique sur notre société toujours en quête de spectaculaire. Tom est aussi l’auteur de petites vidéos, comme celle dans laquelle il joue de la batterie à coups de fusils (ici).


Dans Formal Pleasure, on passe devant des photos de pavillons de banlieue tristounets sans tout de suite remarquer les incohérences de la composition, pourtant flagrantes, dues à de subtiles retouches d’images qui font se mêler façade et paysage. A l’entrée, des fusées de feux d’artifice coulées dans le béton donnent le ton de l'expo: il ne sert à rien de lutter contre la gravité (de la situation): Tom Dale nous remet sans cesse les pieds sur terre.
Dans une autre pièce, on découvre une carcasse de voiture dont les fenêtres brisées ont été remplacées par de charmants rideaux à frange dorés, qui font très déco de Noël : en fait, il s’agit de couvertures de survie découpées. Et la parure de fête souligne tout autant qu'elle masque l'horreur de l'accident. Dans le même ordre d’idée, un immense tapis rouge garde les profondes traces géométriques du poids d’un lance-missile, rappelant que la guerre est avant tout une question de mise en scène.
Mais l’œuvre la plus marquante de l’expo demeure sans aucun doute ce grandiose château gonflable en faux cuir, ironiquement intitulé Department of the interior, dont la noirceur transforme l’attraction enfantine en manoir hanté. Le textile brillant évoque également le fétichisme, une forme d’amusement pourtant habituellement réservée aux adultes. Mais malgré la tentation de se jeter dans la gueule du loup, vous serez prévenus : interdiction d’y sauter !

lundi 26 septembre 2011

Le NIFFF, ou la fiction du documentaire


Avec Festi’neuch, il constitue désormais un des événements les plus attendus par les braves Neuchâtelois avides de culture et d’ivresse : le NIFFF[1], un festival de film fantastique qui allie astucieusement l’underground au populaire, et ne cesse de s’agrandir au fil des éditions.
Contrairement au fiasco de Locarno l’année dernière (voir l’article), votre intrépide chroniqueur a consenti à décoller du bar du festival[2] le temps de quelques séances plus délirantes les unes que les autres. Review :


Commençons par un film qui reflète parfaitement l’esprit du festoche : HOUSE, un navet japonais (et non pas un chou chinois) de 1977, tourné façon série Z, curieuse parodie des pires films d’horreur. Un tas de jeunes filles débarquent dans une maison hantée où les pastèques se changent en têtes humaines, tandis que des doigts crochus jouent du piano tout seuls, avant qu’un chat maléfique referme les portes du manoir soudain inondé par un liquide rouge...  Gratuit et jubilatoire ! Avec inclus l’éclairage effet couché de soleil éternel, les fonds mal peints aux couleurs criardes et le ventilateur secouant les cheveux des pin-up. Hommage ou critique des films de genre, difficile de trancher.


Pas mal aussi, mais plus glauque, WE NEED TO TALK ABOUT KEVIN. Une mère ne parvient pas à élever correctement son fils, qui le lui rend bien, puisqu’il finira par se muter en serial killer façon elephant, à l’âge où d’autres se contentent de drogues et de grossesses non-désirées.
La question de fond que pose le film : naît-on psychopathe, ou le devient-on en écrasant méthodiquement ses corn-flakes du bout de sa cuillère chaque matin ? Là encore, la question reste ouverte.


Et pour les amateurs de mangas, on recommandera plutôt l’éloquent KARATE-ROBO ZABORGAR.
Ici tout est dans le titre, et bien plus encore : une moto-goldorak comme dans vos rêves les plus fous, un adolescent sans peur ni reproche, et un monstre-diarrhée pas piqué des vers. Inutile de vous dire que les geeks dans la salle ont poussé des cris d’excitation dès les premières séquences.


Et comment ne pas évoquer le terrible THE VIOLENT KIND, mon coup de cœur de cette année, porté par un jeu d’acteur impressionnant, dans une intrigue dérangeante où se mêlent gangs de motards, extraterrestres, morts-vivants, beuveries et coups de couteau, le tout dans une atmosphère étrangement sixties qui n’est pas sans rappeler tonton Tarantino.


Enfin, arrêtons-nous sur le vainqueur du prix principal de cette année : THE TROLL HUNTER, film norvégien tourné façon Blair Witch Project, sans grande prétention, mais plutôt bien foutu et franchement rigolo.
En cherchant à tourner un documentaire sur un chasseur de troll, des jeunes cinéastes amateurs découvrent pourquoi il ne fait pas bon d’être chrétien la nuit dans les forêts scandinaves. On y apprend aussi que les pylônes électriques qui gâchent le paysage dans les zones inhabitées servent en réalité à garder en cage des géants mangeurs de cailloux.
Un texte d’introduction nous présente le film comme ayant été retrouvé abandonné comme tel sur les traces d’un carnage. Il s’agit en réalité d’une fiction tournée volontairement dans un style documentaire, l’effet de réel étant censé provoquer paradoxalement l’immersion du spectateur dans l’histoire, qui paraît soudain plus plausible à ses yeux. C’est un vieux truc bien connu des cinéastes qui se plaisent à voyager à cheval entre deux genres qu’on oppose un peu trop facilement, comme ce bon vieux Jean Rouch dont les docufictions ont été récemment encensés au festival de films de Fribourg, ou encore le virulent Peter Watkins et ses films d’anticipation, pseudo-documentaires qui reflètent pourtant une certaine réalité sociale.


Documentaire vs fiction ? L’histoire ne date pas d’hier. Dès les débuts du cinéma, on a opposé les vues des frères Lumière aux trucages de Georges Méliès, comme s’il existait deux manières de faire des films, l’une objective, captant la réalité, tandis que l’autre servirait à divertir le public en lui offrant un spectacle inédit, si possible éloigné de son triste quotidien. Mais les campagnes de propagande des régimes totalitaires ont prouvé qu’on pouvait faire dire tout ce qu’on voulait aux images. En ce sens, un documentaire n’est jamais le reflet exact de la réalité, mais une reconstruction subjective d’une certaine vision du réel. Et il suffit de regarder Capital ou Enquête exclusive pour se rendre compte à quel point on peut utiliser les codes de la fiction dans un reportage classique, notamment en terme de suspense et de mise en scène.  A l’inverse, on peut très bien faire une lecture documentaire d’un film de fiction, comme le sociologue Siegfried Krakauer avec Le cabinet du docteur Caligari (R. Wiene, 1919), qu’il analyse pour mieux comprendre l’Allemagne de la république de Weimar[3].

Continuons sur cette lignée en comparant le NIFFF à son supposé rival, le festival nyonnais Visions du réel, qui ne présente que des films classés documentaires. Et bien j’ai fréquenté les deux festivals cette année sans ressentir de grande différence dans les films présentés, même sur le plan narratif. En fait, la forme des films varie énormément d’une projection à l’autre, si bien qu’on pourrait penser que s’il existe encore des règles de l’art sur la façon de faire un film d’horreur ou une comédie musicale, elles ne sont faites que pour être rejouées, détournées ou enfreintes par les cinéastes. A ce titre, j’ai même souvent trouvé plus innovants les films proposés aux Visions du réel, alors qu’on a tendance à considérer le documentaire comme un genre ennuyeux et rébarbatif. Reste à signaler que de son côté, le NIFFF inaugurait une nouvelle section, films of the third kind, illustrant ainsi parfaitement l’idée qu’il devient bien difficile de ranger un film dans telle ou telle catégorie, si ce n’est en se basant sur des critères temporels ou géographiques.

Alors où se situe la limite entre documentaire et fiction ? La question ne se pose finalement peut-être pas à ce niveau-là. On peut tout au plus identifier deux idéaux, deux pôles impossibles à atteindre, formant toutefois un axe sur lequel les films se positionneraient. Mais ça, c’est déjà de la fiction.


[1] A ne pas confondre avec son homonyme, le poignant Neuchâtel Fist-Fucking Festival.
[2] Rassurez-vous, j’avais de quoi tenir le coup dans mon sac.
[3] De Caligari à Hitler : une histoire psychologique du cinéma allemand, L’Age d’Homme, 1973, ou comment citer des livres qu’on a jamais lu.

samedi 18 juin 2011

The Tree Of Life - Terrence Malick


L'ami Terry réussit l'exploit de nous refourger une scène avec des dinosaures au milieu d'un film psychologique sur une histoire de famille, et cela sans que ça nous paraisse trop bizarre.
Avec en prime un plan sur une tranche de jambon-méduse, franchement ça vaut le détour !

lundi 31 janvier 2011

Dye It Blonde - Smith Westerns

Ils sont quatre et ils ont l’âge de mon petit frère. Ils débarquent de Chicago et ils ont fait la première partie de GIRLS lors de leur dernière tournée. Et voici qu’ils viennent de sortir un album qui vous fera danser tout seul dans votre cuisine.


Les Smith Westerns, je les connaissais seulement par quelques vidéos qui buzzaient sur la toile. En fait, les mecs avaient déjà enregistré un LP dans leur cave, dont le spectre sonore très lo-fi laissait entendre un sens inné de la mélodie dissimulé derrière un brouhaha de guitares saturées de reverb (Girl In love, Be My Girl). Bref, un agréable mélange de sonorités garage et d’envolées pop qui les a rapidement fait passer du bal de promo aux tournées effrénées dans toute l’Amérique. On attendait plus que l’album, le vrai, pour voir si les gamins avaient la carrure pour tenir la longueur.


Et à la première écoute, c’est l’effet kiss cool, on se sent envahit par un vent de fraîcheur infini. On n’avait pas connu ça depuis le dernier MGMT. Les tubes s’enchaînent sans temps mort, les refrains font taper du pied, et la structure des morceaux réserve quelques bonnes surprises. On assiste à une déferlante d’échos dont ressort surtout une ligne de chant qui fait penser à Beach House en moins chiant (Fallen In Love), ainsi qu’une guitare solo omniprésente, qui imite parfois la voix de tête pour mieux s’en détacher à la mesure suivante (Imagine, pt. 3), le tout sur un fond de clavier et de chœurs un tantinet mielleux qui contribue à l’étonnante impression de légèreté dégagée par l’ensemble du CD, pur et fragile comme un papillon tout juste sorti de son cocon.
Ça en serait presque écoeurant, si ce n’était pas parfaitement assumé et mine de rien plus profond que ça en a l’air. Les Smith Westerns ont cette incroyable capacité à dire les choses avec une simplicité ingénue : Everybody wants to be a star on saturday night; Weekends are never fun unless you’re around here too;  All die young…
En soi, une poésie qu’on ne retrouve que gravée sur les arbres de la cour de récré. Bref, rien d’autre dans les textes que les saines préoccupations de tout adolescent qui se respecte, à savoir les filles et les weekends bien arrosés. Oui mais voilà, tout cela est chanté avec la terrifiante mélancolie d’une jeunesse post-moderne trop désabusée par le divorce de ses parents, la guerre en Irak et le porno sur Internet pour croire en autre chose que l’amour sans lendemain.
Il faut voir cet album comme les traces d’une utopie qui n’aura jamais d’autre existence qu’en format MP3.


Plus imaginatifs que les Drums, moins barbapapa que les Magic Kids, les Smith Westerns s’inscrivent finalement bien dans cette nouvelle scène indé américaine qui propose un rock à tendance androgyne, enfin libéré de ce détestable besoin beauf de prouver sa virilité qui obture trop souvent le devant de la scène. Espérons simplement que le guitariste se paye une nouvelle pédale d’effet avec les bénéfices, et alors qui sait à quel cri du cœur nous assisterons la prochaine fois.


mardi 30 novembre 2010

Alcool et cinéma: un cocktail d'enfer

Si vous pensez que, comme le suggère une séquence d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind, la dernière heure sonnée, on dira hypocritement de vous, par respect pour votre dépouille encore tiède, que vous étiez quelqu’un de « social » ou un « bon vivant », alors que tout au long de votre vie de pochtron, on ne s’est pas gêné pour vous traiter d’ivrogne ou d’alcoolique, alors cet article est fait pour vous : il vous aidera à préparer votre défense lors du jugement dernier. Car force est de constater qu’en matière de soûlographie, les exemples biens imbibés ne manquent pas en ce bas-monde, même lorsque qu’on fait l’effort d’aller se faire une toile plutôt que de cirer le comptoir du bistrot du coin.

N’en déplaise à Bukowski et Gainsbourg, la boisson n’est pas en reste quand il s’agit de cinéma, loin s’en faut. Et à ce jeu là, chacun à ses petites habitudes : dans Pierrot le fou, Jean-Paul Belmondo commande toujours deux demis de bières, parce quand il a fini, il aime bien qu’il lui en reste encore la moitié. Cary Grant quant à lui se laisse plus volontiers tenter par un Gibson (deux mesures de gin pour une de vermouth) entre deux courses-poursuites dans La mort aux trousses. Dans Les enchaînés (Notorious), c’est au tour d’Ingrid Bergman (Alicia) d’apparaitre éméchée devant la caméra d’Hitchcock, si bien que le même Cary Grant (Delvin) la croira alcoolique lorsqu’elle sera lentement empoisonnée par son petit ami. Par ailleurs, c’est dans des bouteilles de vins que se dissimule l’uranium qui sert de MacGuffin au film.
Sinon, dans un registre plus beauf et typiquement français, on rappellera la scène culte des Tontons flingueurs, ou encore celle des Bronzés font du ski, où les terribles membres du Splendid font d’un seul coup moins les malins devant un verre de liqueur de crapaud.


David Lynch est d’accord avec moi : la Heineken, c’est de la pisse, comme le suggère cette scène tirée de Blue Velvet. Autre exemple un peu plus subtil de scène avec de l’alcool chez ce cinéaste un peu trop tordu pour être parfaitement compréhensible : un extrait de Lost Highway où le personnage principal commande un double scotch avant de rencontrer un homme blafard au mystérieux don d’ubiquité. Ici, le choix de la boisson n’est sûrement pas anodin puisqu’il mettra le spectateur attentif sur la bonne voie pour découvrir la clé du mystère, le buveur de doubles doses s’avérant être victime d’un fâcheux dédoublement de la personnalité, source notoire de ses problèmes métaphysiques.

Il faut dire que les réalisateurs eux-mêmes semblent parfois pas mal portés sur la bouteille. Ainsi Francis Ford Coppola posséderait son propre domaine vinicole. John Huston s’est lui expatrié en Irlande pour mieux goûter le whisky à sa source, tandis que John Ford donnait souvent les rôles secondaires de pilier de bar à son frère Francis, qui n’avait guère à forcer le trait pour jouer les alcoolos de service. A côté de ça, la plupart des acteurs passent pour des petits sirops, et seul Humphrey Bogart semble tenir le choc quand il déclare :« Après huit verres de whisky, je suis en pleine possession de mes facultés ». Sans blague.

Enfin, le petit écran n’est pas en reste, puisque même les dames ne résistent pas à l’appel de la boisson, en témoigne l’horripilante série Sex and the city, qui a réussi à populariser un cocktail pourtant tombé en désuétude, le fameux cosmopolitan. Et comment ne pas citer la Duff, bière favorite d’Homer Simpson. Pour l’anecdote, la marque existe aussi dans notre monde à trois dimensions, puisque j’en ai bu une à Fribourg avec les Ouais tout en pissant à coté du bassiste fou des Mondrians. La Duff était chère et pas terrible, mais l’expérience mystique qu’elle a procurée valait la peine.

Arnaques, crimes et botaniques, ou comment tourner une scène bien arrosée

Mais s’il y en a bien un qui sait boire avec classe, c’est James Bond, qui trouve toujours le moyen de s’enfiler une coupe de champagne en charmante compagnie même en plein milieu des missions les plus périlleuses. Son inclinaison pour l’alcool remonterait à ses toutes premières aventures littéraires sous la plume de Ian Fleming, le génial inventeur de l’espion débonnaire, qui fera ingurgiter à son personnage au cours de ses aventures pas moins de 317 boissons alcoolisées, dont 101 whisky, 35 sakés, 30 coupes de champagne, mais seulement 19 vodka-martinis (soit une moyenne d'une boisson toutes les sept pages tout de même). L’agent 007 semble en effet n’être devenu un inconditionnel de son emblématique cocktail qu’à son passage au grand écran. Et au shaker, bien sûr !


Mais quand l’espion britannique commande son mélange fétiche dans Casino Royale, et que le serveur lui demande, comme le veut la tradition, s’il le prendra au shaker ou à la cuiller, Bond, qui vient de subir une tentative d’empoisonnement alors qu’il dilapide gaiement l’argent de la couronne dans une partie de poker pour bandits, a cette réponse un peu hors de propos : « qu’est-ce que ça peut me foutre ?! ». La scène résume à elle seule l’esprit du film, qui navigue sans cesse entre la formation d’un mythe et la déconstruction d’une icône, qui perd ici en une seule réplique tout le flegme so british qu’on lui connait si bien.
Ce film est aussi l’occasion de découvrir un autre cocktail made in 007 dont la composition est dévoilée dans une autre séquence bien arrosée. Ainsi le Vesper, nommé ainsi en référence au prénom d’une James Bond-girl (car « une fois qu'on y a goûté, on n'a envie de rien d'autre »), consiste en trois mesures de gin Gordon, une mesure de vodka et une demi-mesure de Kina Lillet (un apéritif à base de vin et de fruits), le tout servi avec un zeste de citron et une olive verte. La recette est de papa Fleming lui-même, qui l’aurait mis au point avec un compagnon de beuverie dans une de ces fins de soirée où le divin nectar donne soudain des élans créateurs incontrôlables.

Finalement, à bien y réfléchir, on se rend compte que l’alcool est très souvent présent sur nos écrans, mais fait pourtant rarement parti des sujets de fond d’un film. Au contraire de thématiques comme la drogue, qui a donné lieu à de nombreux films géniaux plus ou moins critiques à son égard (Requiem for a Dream, Trainspotting, Las Vegas Parano, Blow, la plage), le septième art semble réticent à l’idée de dépeindre les problèmes que peut engendrer la consommation d’alcool, et continue implicitement de faire son apologie au même titre que la cigarette. On constate en effet que les souillons sont le plus souvent cantonnés à des seconds rôles sans réel contenu satirique, l’alcoolo étant plus là pour faire rire qu’avancer l’action. Doit-on en conclure que la boisson est un sujet trop bien connu de la majeure partie du public pour permettre à la magie du cinéma d’opérer pleinement, tant le spectateur serait renvoyé à son quotidien éthylique ?

mardi 26 octobre 2010

IRM dans le salon de Nelly

Maintenant que je suis dans une école d’art, je me fais inviter à des trucs un peu plus conceptuels qu’à des crêpes party. Du genre concert de musique contemporaine en appartement. Pourquoi pas? Tant qu’il y a aussi des bières !


Ils sont deux, un gars et une fille, la trentaine, et ils font de la musique avec des enregistrements d’IRM.  Pour ce faire, ils investissent subrepticement un coin de votre salon, baissent l’intensité des lampes halogènes et, cachés derrières tout un fourbi de lap-tops et autres tables de mixage, font émerger des bruits étranges de derrière la plante verte, de l’étagère Ikea ou du dessus du frigo.


Bien que d’ordinaire j’aime bien les trucs qui sortent de l’ordinaire, j’avais quand même peur en arrivant que ça se révèle un peu trop concept pour moi. Mais il n’en fût rien, bien au contraire. Car si la structure des morceaux ne ressemble à rien de ce que l’on peut entendre sur les radios et qu’on sort du tempo traditionnel en 4:4, le duo ne sombre jamais dans les travers bruitistes, et on finit même par se laisser emporter par ces mystérieux spectres sonores qui parviennent petit à petit à faire résonner l’âme à la manière d’un Kandinsky.
Une rythmique mécanique sert de toile de fond à des échos qui rappellent curieusement les cris de Flipper le dauphin. Notre oreille perd pied dans un océan de bruits sourds, internes, maladifs ou planants, qui partent et qui reviennent comme la rumeur des vagues. En effet, on nage constamment entre un sentiment proche de l’angoisse de l’accident et une sorte de plénitude fœtale. On se retrouve plongé dans un état catatonique rêveur, si bien qu’à la fin, impossible de dire combien de temps s’est déroulé.
Un moment étonnant à vivre affalé dans un canapé, quand la nuit tire son voile de mystères sur le monde, et que l’apéritif qui précède commence à vous faire oublier l’engourdissement d’une journée beaucoup trop banale pour le super-héros qui sommeille en vous.

Bref, une expérience quasi mystique, qui ne laisse visiblement personne indifférent : certains se sont laissés emporter dans un monde féerique et cotonneux où tout est barbe à papa, tandis que d’autres ont dû carrément quitter la pièce sous l’oppression sonore, alors que les enfants présents s’endormaient dès les premières notes, comme si ces échos médicaux contenaient un concentré insoupçonné d’histoires du père castor.


Après Charlotte Gainsbourg, on retrouve donc le son si particulier de l’IRM, décidément à la mode dans le champ de la création musicale, mais utilisé ici de manière beaucoup plus brute et radicale : la totalité des sons sont enregistrés lors de séances en hôpital, et modifiés le moins possible après coup. Les deux compères se sont toutefois permis d’utiliser des micro-contacts pour capter des sonorités inaudibles à l’oreille humaine, comme pour mieux prendre le pouls de ce caisson créateur d’imagerie par résonance magnétique, véritable machine à rendre claustrophobe, qui permet de sonder jusqu’au plus profond des individus. Au fond, c’est un peu comme les lunettes pour voir les gens tout nus. Sauf que là, on constate surtout tout ce qu’il peut y avoir d’effrayant à voir l’invisible.
En ce sens, la démarche n’est pas anodine : on prend une machine à la pointe de la technologie mais frigide au possible, et on en fait quelque chose de poétique et d’abstrait, annihilant du même coup toute finalité fonctionnelle de l’objet de départ (à moins que l’on considère qu’en mettant du baume au cœur, la musique puisse guérir d’une quelconque manière).


Donc finalement c’était plutôt sympa comme soirée, surtout qu’il y avait aussi des crêpes ! Alors si vous voulez voir à quoi ça ressemble, allez faire un tour sur leur myspace, qui contient quelques extraits pas forcément représentatifs de l’ambiance déstabilisante qui règne en live, ou, mieux, invitez-les chez vous pour un concert entre amis, un peu comme les Hushpuppies à la belle époque.

vendredi 10 septembre 2010

Inception, le plagiat et la pop music : une enquête de l’inspecteur Schmouldu

Après un batman très dark, Christopher Nolan se fait plaisir avec Inception, film d’anticipation qui raconte comment un bandit de haut vol réalise des prouesses de manipulation mentale en s'introduisant dans les rêves d’un individu pour y implanter une idée, tant et si bien qu'au réveil la victime croit la pensée venue d’elle-même.
Alors, pure science-fiction ? Pas si sûr, si on se réfère à un fait divers (et d'hiver) qui remonte à quelques temps déjà :


Décembre 2008 : le guitariste Joe Satriani accuse Coldplay d'avoir plagié une de ses chansons sur leur single Viva la vida, titre phare de leur nouvel album éponyme. La polémique est lancée : les  fans crient au scandale et les vidéos sur le sujet foisonnent vite sur la toile, comme celle-ci, qui permet de comparer les deux morceaux :



Et effectivement, dès la première écoute, pas besoin d’avoir l’oreille absolue pour constater que c'est kif-kif bourricot. L'une à beau être chantée à tue-tête tandis que l'autre est martelée sur une guitare Ibanez, les deux mélodies sont rigoureusement identiques, dans le tempo comme dans les notes. Dès lors, pas étonnant que les deux partis trouvent vite un accord à l'amiable à coup de liasses de billets verts, Coldplay s'épargnant ainsi les désagréments d'un procès retentissant, peu en phase avec leur image bien proprette de boys band mielleux.


Affaire conclue ?  - Non !, s'écrie l'intraitable inspecteur Schmouldu, qu'un apparent paradoxe intrigue dans cette histoire : pourquoi un gentil garçon comme Chris Martin, le charismatique leader de Coldpay, qui a déjà largement prouvé ses talents d'auteur-compositeur avec tout de même plus de quarante millions d'albums vendus, irait-t-il bêtement piquer le riff d'un guitariste franchement ringard au risque évident de faire éclater un scandale ?

L'affaire ne tient pas debout, et on y perd notre latin, ce qui est bien dommage, car ça fait toujours classe de placer une locution dans une langue morte quand on veut briller en société, et ça permet parfois d'avancer, la preuve en sept lettres : cui bono ?
Finalement, le crime ne profite qu'à un seul, le mystérieux Joe Satriani, inconnu au bataillon jusqu'à ce que cette étrange affaire de plagiat le révèle au grand jour, lui offrant soudain une excellente publicité pendant qu’il s’en met plein les fouilles, tout en redorant son image auprès du public en passant pour un vrai, un dur, à côté de ces pop stars à la noix sans scrupules. Alors que moi, Joe, je suis peut-être chauve et moche, n'empêche que j'envoie des solos de guitares de malade à la pelle, pas comme ces pédales de rosbifs, et même que je suis trop rock'n'roll, t'as qu'à voir j'ai tout le temps des lunettes de soleil, comme Philippe Manoeuvre,, et j’ai même des tatouages, si c’est pas la classe ça, alors achetez mes cd, bordel !
Joe Satriani, volé ou voleur ?

Bref, le mobile tenait la route, mais l’arme du crime échappait encore au flair pourtant redoutable de l’inspecteur : l’affaire trainait, et Schmouldu perdait au fil des mois sa crédibilité pourtant légendaire auprès de ses collègues. Mais le vieux bougre ne lâchait pas prise pour autant. La vie lui avait appris que pour résoudre un problème, il vaut parfois mieux s’en extraire. Prendre de la distance. Se vider la tête. Et pour ça, rien de tel qu’un bon polar, ou, mieux, une séance de cinéma. Bingo ! Toujours judicieux dans ses choix, l’inspecteur Schmouldu décide un soir d’aller voir Inception plutôt que The Expendables, et naturellement, il fait vite le lien entre le film et l’objet de son marasme : en manque de reconnaissance, Satriani aurait engagé l'espion onirique Cobb (Leonardo Di Caprio) et sa barbichette naissante pour qu'il opère sa fameuse inception sur la personne de Chris Martin, afin que le pauvre garçon se réveille un beau matin persuadé d'avoir trouvé une mélodie qui déchire grave pour son nouvel album. Ainsi fait, l’infâme Joe n'avait plus qu'à attendre que le nouveau tube ne soit diffusé sur toutes les radios avant de porter plainte pour plagiat en prenant bien soin d'avertir la presse, passant ainsi du statut de musicien raté à celui de héros de l'ombre injustement bafoué, tout en ruinant au passage la carrière d'un rival potentiel.
- Beau travail, Joe ! Mais dommage pour toi, l'inspecteur Schmouldu a brillamment déjoué ton plan diabolique, et Coldplay a sorti un album live pour faire oublier cette incartade peu reluisante. Mais ne t'en fais pas mon vieux, tu auras tout le loisir de composer encore pour les autres… Derrière les barreaux ! Le rire machiavélique de circonstance devenant ici, une fois n’est pas coutume, l’apanage du gentil.

Et pour ceux qui ne voudrait pas croire à l'accablante démonstration de notre cher inspecteur, j'apporte ici d'autres arguments pour la défense de Coldplay, non pas que je les porte spécialement dans mon cœur, loin de là, mais je pense que si il y a bien une victime dans l’histoire, c’est eux, et vous aller voir pourquoi.

S’il ne s’agit pas d’une inception, ni de plagiat délibéré, il est fort possible que Chris Martin soit en proie à la cryptomnésie, mot tellement savant que même le correcteur de word ne le connaît pas. Il s’agit d’un phénomène plus courant qu’on ne le pense, qui a pour conséquence de faire ressortir une idée trouvée on ne sait plus trop où, en pensant qu’elle vient de soi. Ce biais cognitif constitue d’ailleurs un des sujets de fond du roman de Douglas Kennedy Rien ne va plus, où un scénariste de génie voit sa carrière ruinée par la critique pour un vulgaire gag inconsciemment pompé sur un autre film.
Ensuite, il suffit de faire appel à l’Histoire pour se rendre compte que Coldplay ne sont pas les premiers à avoir copié sur les autres. Ca arrive même aux meilleurs : George Harrison a ainsi eu le malheur de perdre un procès pour avoir repris (malgré lui ?) l’air d’un tube rythm & blues, ce qui n’a pas empêché My Sweet Lord d’obtenir un succès retentissant encore parfois sur nos radios. Et il peut être aussi bon de rappeler que les Beach Boys ont fait tourner les mêmes accords que Chuck Berry sur Surfin’ USA, et ce sans que le grand public s’en offense. Et la palme revient sans doute au grand Elvis, qui après avoir allégrement piqué dans la musique afro-américaine, a eu le culot de déclarer que les blacks n’étaient bons qu’à cirer ses godasses. A moins qu’il ne s’agisse de son frère jumeau diabolique, mais ça c’est une autre histoire

Dans les trois cas, les morceaux ne sont pas totalement similaires, mais suffisamment proches pour être suspectés de pompage en bonne et due forme. Mais où est la limite entre le plagiat et l’influence, où commence le vol et se termine la référence ? Un musicien doit-il vraiment travailler les oreilles bouchées ?


Comme le montre cette vidéo, les exemples de chansons similaires sont légion, à tel point qu’on ne peut décemment pas conclure au plagiat à chaque fois. J’y vois plutôt le fruit du hasard, cet arbre un peu taquin qui fait si bien les choses qu’elles finissent parfois par se ressembler. Parce qu’on ne peut pas inventer plus de notes qu’il n’en existe, et que pour que nos oreilles en feuilles de chou s’y retrouvent, on suit logiquement certains schémas qui ont déjà faits leurs preuves. Par exemple, rien ne ressemble plus à une chanson de rockabilly que du rock à Billy. Tout simplement parce qu’on ne fait pas de gâteau sans sucre, si on veut que ça reste bouffable. Dans la pop music, les mêmes structures (couplet-pont-refrain), et la même base d’instruments (guitare-basse-batterie) se répètent depuis plus d’un demi-siècle, et on se contente d’apporter un minimum de variation dans les arrangements au gré des modes et des progrès technologiques. La recette n’a rien de nouveau, c’est toujours la même soupe, mais elle est bonne, alors pourquoi changer ? C’est dans les vieilles galtouses qu’on fait les meilleurs plats. Alors oui, c’est un peu facile, mais les jeunes aiment ça.
En fait, comme dirait Baschi, la pop, c’est le fast-food de la musique. Un peu cheap et écœurant. Mais qui ne va jamais au Mac do ?

Et pour conclure sur une note récurrente qui corrobore mon propos, je donnerais l'exemple des accords magiques, une simple progression de quatre notes que suivent invariablement les plus grands titres pop depuis le King jusqu’à nos jours : James Blunt, Alicia Keys, Mika, les Black Eyed Peas, les Red Hot Chili Peppers, Maroon 5, U2, les Beatles, Michael Jackson, Elton John, The Offspring, Bob Marley, Green Day. Beyonce, Pink, la cauchemardesque Lady Gaga et MGMT, pour ne citer qu’eux, enchainent tous les mêmes accords pour composer des tubes planétaires, comme vous pouvez le voir ci-dessous, et ce sans que ça ne choque personne.



En fait, les accords dits magiques suivent la règle du 1-5-6-4, qui constitue l'enchainement mélodique le plus simple, ce qui fait que ça sonne tout de suite bien à l'oreille, et que tout le monde l'utilise. Alors bien sûr, toute la musique populaire ne se limite pas à Mi - Si - Do#m - La, mais de toute manière le peuple ne demande pas de savantes cantates pour se dandiner au rythme d’un orchestre symphonique, mais un arrangement basique et efficace pour se déhancher toute la nuit sans réfléchir au lendemain, où tout le monde aura la gueule de bois, sans que personne n'accuse personne de plagiat pour avoir bu autant de tequila que lui, et c'est très bien comme ça.